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Publié par Doyenné Pau-Périphérie

 

Un an après, ils « réparent » l’Église (La Croix 5 février 2020)

 

La synthèse des 5 000 réponses à la consultation « Réparons l’Église », lancée en mars 2019 par La Croix et Le Pèlerin, est publiée ce mercredi 5 février aux éditions Bayard.

Depuis un an, les initiatives se multiplient dans l’Église de France en réaction à la crise des abus sexuels. Les efforts portent principalement sur le « cléricalisme ».

Pour de nombreux catholiques français, le début de l’année 2019 avait été synonyme de « naufrage » ou même de « cataclysme ». Un sentiment de rupture abondamment illustré par les 5 000 réponses au questionnaire « Réparons l’Église », dont la synthèse paraît aujourd’hui en librairies (lire les repères). Cette consultation en ligne avait été lancée par La Croix et Le Pèlerin en mars 2019, dans la foulée d’une série de révélations d’abus sexuels et spirituels dans l’Église.

Un an plus tard, la sidération a cédé la place à une prise de conscience assez large. « Il n’y a plus de remise en cause des faits d’abus sexuels, du moins chez les personnes en responsabilité : on a franchi une étape », estime le père Paul-Antoine Drouin, vicaire général du Mans. Là, 120 prêtres, diacres, chefs d’établissements catholiques et animateurs en pastorale ont encore participé, la semaine dernière, à une journée de formation sur la gestion des abus sexuels.

Un « élan »

Ces formations se sont multipliées ces derniers mois sur le territoire, en particulier pour les personnes ayant des responsabilités éducatives. Certains diocèses ont fait le choix de visionner le film Les Chatouilles d’Andréa Bescond et Éric Métayer avant d’ouvrir la discussion, d’autres ont sollicité des « experts » : avocats, psychiatres, etc.

Devenue une référence sur ces sujets, sœur Véronique Margron, religieuse dominicaine et présidente de la Conférence des religieux et religieuses en France (Corref), a donné une cinquantaine de conférences en dix-huit mois, attirant jusqu’à 600 personnes dans des villes comme Vannes, Annecy ou Saint-Étienne. « Je n’ai jamais vu autant de monde ! » raconte-t-elle, se réjouissant de cet « élan ».

À l’échelle paroissiale aussi, les choses ont commencé à bouger. De nombreuses « soirées de partage » ont permis à des fidèles de parler - parfois pour la première fois - d’abus subis. L’appel à témoignages de la commission Sauvé, chargée de faire la lumière sur les abus sexuels commis par des clercs depuis les années 1950, a été relayé, et le sujet s’est souvent invité à la messe, dans les homélies ou les prières universelles.

« Je me suis longtemps tue »

Mais au-delà des abus sexuels, c’est contre le « cléricalisme » qu’une partie des catholiques entend désormais lutter. La « lettre au peuple de Dieu » du 20 août 2018, dans laquelle le pape François faisait un lien direct entre abus d’autorité et abus sexuels, a agi pour beaucoup comme un détonateur.

« Il y a longtemps eu une chape de plomb sur cette question de la place des laïcs dans l’Église : depuis le pontificat de Jean-Paul II ces dossiers étaient très verrouillés, et préoccupaient essentiellement des chrétiens à la marge de l’institution », explique la sociologue Céline Béraud. « Aujourd’hui, ils touchent des catholiques intégrés, qui n’avaient jamais été contestataires. »

La prise de conscience passe par des choses concrètes : appeler son curé par son prénom, et plus « mon père », ne plus accepter sans résistance que sa fille ne puisse pas être enfant de chœur… « Je me suis longtemps tue ; aujourd’hui, j’ai envie de dire ce que je pense ! » lâche Marie Kanni, qui a lancé un questionnaire « Réparons l’Église » à l’échelle locale, dans sa ville de Grenoble. Décidée à se mettre à la théologie, cette quadragénaire engagée notamment dans le scoutisme veut « connaître l’histoire de l’Église » pour savoir répondre à des prêtres ou évêques jugés trop « cléricaux ».

« C’est surtout nous, les femmes, qui devons sortir du silence », estime pour sa part Isabelle Roy, membre de CVX Loire Océan, qui a pris l’habitude de partager des articles sur le sujet avec les autres membres de sa communauté ignatienne, via sa page Internet. La jeune Mathilde Hallot-Charmasson, elle, a lancé un podcast intitulé « Des femmes et un Dieu » à la suite du documentaire d’Arte sur les religieuses abusées. « J’ai vu une continuité entre les petites vexations quotidiennes et ces atrocités : tout cela procède d’un même sexisme », raconte cette Parisienne de 30 ans.

Quelle marge de manœuvre ?

Si les initiatives sont nombreuses, « l’élan » ne touche pas pour autant toute l’Église de France. Pour le père Julien Dupont, vicaire épiscopal du diocèse de Poitiers, « chacun campe un peu plus sur sa planète ». « Plusieurs catholiques convaincus n’ont pas changé leurs pratiques ni leur regard vis-à-vis des prêtres, assure-t-il. Ce sont les personnes les plus en marge que je vois fuir toujours plus l’Église. » En Vendée, un groupe de laïcs se désole de ne pas attirer plus de jeunes à ses rencontres publiques, lancées après la « lettre au peuple de Dieu ». « Peut-être y a-t-il une fracture générationnelle entre les jeunes et nous, qui avons vécu le concile et Mai 68 ? » avance l’un d’eux, Jean-Noël Naud, à Fontenay-le-Comte.

Surtout, la difficulté à laquelle se heurtent de nombreux catholiques est celle de l’efficacité de leur action. Que faire de plus, en effet, que se documenter et échanger à quelques-uns ? « Je repars souvent de mes conférences avec un sentiment d’inquiétude : pourvu que tous ces gens ne désespèrent pas de ne pas trouver de levier d’action ! » confie Véronique Margron. « Institutionnellement, ce levier n’existe pas. Dans l’Église catholique, on ne remonte pas de la base vers le sommet. »

L’aide de professionnels

Des évolutions sont toutefois perceptibles. Les diocèses, par exemple, font davantage confiance à des professionnels laïcs pour les aider sur ces questions. Une nouveauté pour une institution qui « n’aime pas qu’on l’étudie de trop près », selon le père Stéphane Joulain, Père blanc et psychothérapeute.

Dans le diocèse d’Aire et Dax, Philippe Charrier, formateur en sciences humaines, a ainsi coanimé, à la mi-janvier, une formation pour établir des relations plus « justes » avec les jeunes dans l’Église. « Face à cette crise, je me suis demandé comment réagir », raconte ce professionnel, par ailleurs chrétien engagé. Est-ce que je me révolte en restant dans le jugement, ou est-ce qu’à mon niveau, je propose quelque chose ? »

Certaines personnalités sont également sorties du silence. L’ancien directeur général du FMI Michel Camdessus a ainsi écrit un texte avec dix amis catholiques occupant ou ayant occupé de hautes fonctions dans la société (dont un chef d’entreprise, un économiste, un producteur de cinéma…) pour proposer des réflexions sur le cléricalisme. « Ce texte, c’est une bouteille à la mer », explique Michel Camdessus. « Il ne changera peut-être rien, mais on a en tout cas voulu nous comporter en baptisés, qui ont le droit de participer à l’orientation de la vie de l’Église. »

Réparons l’Église, un questionnaire devenu livre

Le 28 mars 2019, quelques mois après la « Lettre au peuple de Dieu » publiée par le pape, La Croix et Le Pèlerin invitaient leurs lecteurs à participer à l’opération « Réparons l’Église ». Ils avaient la possibilité de répondre, individuellement ou de manière collective (groupes, mouvements ou communautés), à un questionnaire en onze points. Au total, près de 5 000 réponses ont été enregistrées.

Elles ont donné lieu, le 4 novembre 2019, à la publication d’une synthèse dans La Croix, rédigée par Dominique Greiner, assomptionniste et rédacteur en chef.

Les éditions Bayard publient ce mercredi 5 février un livre qui déploie cette synthèse, accompagnée d’une préface de Marie-Dominique Trébuchet, théologienne moraliste, directrice de l’Institut supérieur de sciences religieuses à l’Institut catholique de Paris et d’une postface du père Luc Forestier, théologien, directeur de l’Institut supérieur d’études œcuméniques à l’ICP.

Réparons l’Église, Bayard, 128 p., 10 €

Ils s’éloignent de l’Église sur la pointe des pieds (La Croix du 16 juin 2019)

« Choqués » et « déçus » par les révélations d’abus sexuels, leur non-dénonciation, et plus largement un « cléricalisme » persistant, certains croyants prennent aujourd’hui leurs distances par rapport à l’Église, parfois non sans une certaine douleur.

Engagé de longue date dans des mouvements d’Action catholique, ainsi qu’au pôle solidarité du diocèse de Nantes, Dominique Thuillier s’imaginait qu’une fois retraité, il s’investirait encore davantage dans la vie de l’Église. Mais cet hiver, apprendre les révélations en série d’abus sexuels commis par des membres du clergé a fait « terriblement mal » à ce dessinateur industriel en Loire-Atlantique.

Depuis qu’il a pris sa retraite en avril, ce père de famille de 61 ans préfère donc donner de son temps à des associations laïques : un club de marche, ou encore les jardins familiaux de sa commune, Machecoul. Récemment, Dominique a aussi quitté l’EAP (équipe d’animation pastorale) de sa paroisse.

« Je garde la foi, mais je ne sais plus où l’exprimer, avoue-t-il. Je n’ai pas envie de quitter l’Église, mais j’ai du mal à y trouver ma place en ce moment. M’y investir devient de plus en plus lourd pour moi. » Son attitude est représentative de ces croyants qui prennent leurs distances avec l’Église, sur la pointe des pieds et dans une certaine discrétion, sans rompre tout à fait avec l’institution : Dominique vient d’accepter la proposition de sa paroisse d’accompagner les familles en deuil. Un engagement moins institutionnel, et davantage tourné vers les « périphéries » de l’Église.

« Choqués » et « déçus » par les révélations d’abus et leur non-dénonciation, ces catholiques qui s’éloignent restent toutefois minoritaires : sur 4 000 questionnaires recueillis par La Croix ce printemps dans le cadre de l’opération « Réparons l’Église », moins du tiers des personnes interrogées indiquent que les récents événements ont changé leur regard, leur engagement ou leur soutien à l’Église catholique.

Parmi elles, on trouve de nombreux pratiquants occasionnels, déjà peu assidus aux célébrations dominicales et peu ou pas engagés dans la vie ecclésiale. Fustigeant les incohérences, voire l’« hypocrisie » d’une institution qui « interdit la communion aux divorcés remariés mais permet à un criminel de consacrer l’hostie », ces intermittents du culte raréfient encore davantage leurs venues à la messe. Gênés à l’idée d’« appartenir » à l’Église, mais sans aller jusqu’à demander à être « débaptisés », certains se disent désormais plus volontiers chrétiens que catholiques.

Claire de Truchis est de ceux-là. « L’Église catholique doit se remettre en cause et évoluer sur beaucoup de choses : la question des abus sexuels, mais aussi la liturgie, par exemple », estime cette mère de famille quinquagénaire, pour qui le souffle de Vatican II est « complètement retombé ». Depuis quelques années, cette gynécologue se rapproche des protestants, quasiment majoritaires dans le pays ardéchois où elle réside, le Vivarais. D’autres croyants rencontrés ce printemps en France avouent aussi se rapprocher du protestantisme, de moins en moins à l’aise avec « les dogmes, les règles, les rituels et la tradition » catholiques.

Si la crise des abus sexuels est rarement la seule motivation de leur démarche, elle semble jouer un rôle d’accélérateur, ainsi, plus largement, que la question du cléricalisme. Emmanuelle Seyboldt, la présidente de l’Église protestante unie de France (EPUdF), assure pour sa part n’avoir perçu aucun mouvement massif vers le protestantisme luthérien et réformé ces derniers mois. « On accompagne parfois des catholiques qui se mettent en retrait, mais ils ne vont pas jusqu’à changer d’Église. »

 

Les catholiques peu pratiquants ou de sensibilité ouvertement contestataire ne sont toutefois pas les seuls à s’éloigner de l’Église en ces temps troublés : certains « piliers de paroisse » prennent eux aussi leurs distances. Plusieurs ont été surpris par leur propre virulence, notamment après avoir découvert, « horrifiés » et « dégoûtés », le documentaire d’Arte sur les religieuses abusées.

« Quelque chose s’est écroulé », « Cette Église-là n’est pas ma famille », « Je suis tellement en colère que je suis encore plus vindicatif que les non-croyants de mon entourage », confient-ils, non sans une certaine émotion. Certains racontent que, blessés par l’Église dans le passé, ils ont déjà mis des années à y revenir… et qu’aujourd’hui, ils ont « presque envie d’en partir à nouveau ».

Un « marasme terrible »

Éveline Flavigny, elle aussi, refuse de « se tenir tranquille » dans cette Église où elle ne se reconnaît plus. Choquée que les chrétiens n’élèvent pas davantage la voix, déplorant un « immobilisme » qui alimente un « marasme terrible », cette écrivaine publique de 67 ans a choisi d’exprimer sa colère en désertant – au moins provisoirement – son église de Poitiers. « J’avais besoin de poser un acte fort, d’abord pour les victimes d’abus, mais aussi pour mes proches : mes enfants n’étant pas pratiquants, je voulais leur signifier clairement mon désaccord avec de tels comportements. »

Alors cette année, Éveline n’a participé à aucun office de la Semaine sainte, et pas même à la messe de Pâques : une première, pour cette ancienne déléguée à la charité dans une communauté locale du Poitou, par ailleurs très engagée au sein de l’association ATD Quart Monde. « Le Jeudi saint, explique-t-elle, cela me paraissait impossible de célébrer la Cène avec des gens en qui je n’avais plus confiance. »

Comme ce lecteur de La Croix qui écrit que s’éloigner de l’Église est pour lui « un vrai déchirement, comme renier sa mère », Éveline assure qu’une telle démarche n’a rien d’évident. D’autant plus que son mari continue, lui, de se rendre à la messe chaque dimanche et qu’elle se sent très liée aux autres croyants de sa communauté chrétienne. « À chaque fois, à l’heure de la messe, je ne me sens pas bien. Le vécu communautaire du dimanche me manque. » Tous les paroissiens, sauf un, ont refusé de se joindre à sa désertion, jugeant inefficace cette « politique de la chaise vide ».

Éveline assure malgré tout que cette prise de distance ne l’« assèche » pas, s’avérant même plutôt « fertile » au niveau personnel. « Même si je ne sais pas combien de temps cela va durer, ni où cela me mène, cette prise de recul me permet de remettre les choses à plat. Je cherche de plus en plus à éclairer ma foi. »

« L’Église n’est pas restée les bras croisés »

Père Luc Meyer, vicaire général du diocèse de Laval : « Il m’arrive de rencontrer des personnes remuées par cette actualité, mais pour qu’elles acceptent d’en parler à un vicaire général, c’est bien qu’elles souffrent avec l’Église, et qu’un chemin de confiance est encore possible… En revanche, je rencontre peu de chrétiens qui s’éloignent « sur la pointe des pieds ».

Lors des trois soirées que nous avons organisées au diocèse sur les abus, certains ont pu exprimer leur révolte ou leur incompréhension. Ils ont aussi pu prendre conscience que l’Église a eu une considération croissante, en vingt ans, pour la parole des victimes. Elle n’est pas restée les bras croisés, et a fait un beau travail de vérité. »