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Publié par Doyenné Pau-Périphérie

 

Assise, l’histoire d’une rencontre

Le 27 octobre 1986, Jean-Paul II organisa la rencontre interreligieuse d’Assise. 

Le cardinal Etchegaray, en septembre 2005, à Lyon, à l’occasion des Rencontres annuelles pour la ...

(Alain Pinoges/Ciric)

Le cardinal Etchegaray, en septembre 2005, à Lyon, à l’occasion des Rencontres annuelles pour la paix organisées par la communauté Sant’Egidio.

Jeudi 27 octobre, vingt-cinq ans plus tard, Benoît XVI lui emboîtera le pas. 

Le cardinal Etchegarray se souvient

Il aura 90 ans l’an prochain, mais le vice-doyen du Collège des cardinaux garde l’œil vif et le pas alerte. Surtout, le cardinal Roger Etchegaray, l’ancien « ministre des affaires humanitaires » de Jean-Paul II, jubile, à la lumière du magnifique automne romain : « J’ai mon billet ! »  « Et pourtant, je n’ai rien demandé »,  s’empresse-t-il de préciser. 

Le précieux sésame lui permettra d’embarquer, jeudi 27 octobre, à bord du train spécial pour Assise, aux côtés de Benoît XVI, comme il y a vingt-cinq ans avec Jean-Paul II. Les sept voitures emporteront plus de 100 représentants des religions, sagesses et traditions spirituelles du monde, mais aussi des hommes et des femmes de culture, et des athées, vers la cité ombrienne de saint François. Objectif, à l’invitation de Benoît XVI, se rencontrer pour donner au monde un signe de paix.

Cette aventure inédite plonge ses racines dans un courrier « intrigant », se souvient le cardinal Etchegaray, adressé, le 10 juin 1985, à Jean-Paul II. Il était signé d’un physicien luthérien allemand, Carl Friedrich von Weizsäcker. Alors âgé de 73 ans, directeur de l’institut Max-Planck et aussi frère du président de la République fédérale, il avait refusé de participer à la fabrication d’une bombe atomique allemande. « Il faut se souvenir de ces années-là !  martèle le cardinal français, qui présidait alors la Commission pontificale Justice et Paix. Le monde était coupé en deux, et la menace nucléaire planait sur l’humanité. »  

NAISSANCE DE L’IDÉE D’UNE RENCONTRE INTERRELIGIEUSE

Dans ce contexte de tension extrême, le physicien luthérien proposait au pape un « concile de la paix, une assemblée mondiale de chrétiens pour la paix, la justice et – déjà ! – la protection de la création » . « J’ai eu cette lettre en main »,  se souvient le cardinal Etchegaray. « Ce fut la véritable “chiquenaude” qui a donné naissance à l’initiative d’Assise »,  affirme-t-il aujourd’hui.

Mais l’accouchement prit son temps. Jean-Paul II convoqua, outre le cardinal Etchegaray, le cardinal néerlandais Willebrands et son adjoint français, le P. Pierre Duprey, tous deux en charge des dossiers œcuméniques, sans oublier le cardinal nigérian Arinze et son adjoint le P. Marcello Zago, religieux oblat italien, pour la dimension interreligieuse. 

 « Comment concrétiser l’appel de Weizsäcker ? »  Rapidement, l’hypothèse d’un « concile de la paix »  fut écartée : « Le pape ne pouvait pas, canoniquement, l’assumer. Et puis il estimait,  se souvient le cardinal Etchegaray, que l’Église n’était pas prête à cela. »  Il fallait donc trouver autre chose, qui puisse concerner toutes les religions et que le pape puisse assumer. Ainsi naquit l’idée, inédite, d’une rencontre interreligieuse de prière. Avec trois questions difficiles : Où ? Comment ? Quand ? Sur ces trois points, Jean-Paul II prit personnellement ses décisions.

SURPRISE À L’ANNONCE PUBLIQUE DU PROJET

Où ? Le 5 novembre 1978, le pape polonais, à peine élu, s’était rendu à Assise. La cité du Poverello lui est chère. Il se souvient de la rencontre pacifique de saint François, en 1219, en pleine croisade, avec le sultan. Ce sera donc la cité ombrienne. Comment ? Tout de suite, se souvient le cardinal Etchegaray, apparut « la » difficulté : « Comment prier avec les autres, sans pour autant prier ensemble, puisqu’ils ne prient pas le même dieu ? L’obsession du pape était d’éviter tout syncrétisme, toute apparence de syncrétisme. Il fallait que la journée soit, de ce point de vue, transparente. On ne pouvait pas faire prier les uns dans la prière des autres. » 

Au fil des dix mois que durera l’« incubation » du projet, ce sera le fil rouge imposé par Jean-Paul II. Quand ? Il fallait éviter de se caler sur un jour sacré dans l’une ou l’autre des religions invitées. Ce ne pouvait donc être ni un dimanche, ni un samedi (jour du shabbat), ni un vendredi (islam). Ce sera donc un lundi, le 27 octobre.

Finalement, Jean-Paul II choisit d’annoncer son grand projet à Saint-Paul-hors-les-Murs, lors de la Semaine pour l’unité des chrétiens, le 25 janvier 1986, cinq jours avant son départ pour l’Inde. Stupeur dans le monde, mais aussi au Vatican. Le cardinal Etchegaray avait pourtant pris soin, sur instruction de Jean-Paul II, de déminer le dossier. 

Il avait organisé plusieurs réunions de cardinaux : « En fait, ils n’étaient pas vraiment opposés. Mais ils posaient tous la même question : comment éviter le risque de relativisme ? Comment éviter de laisser penser que toutes les religions sont égales ? Le cardinal Ratzinger, alors préfet de la puissante Congrégation pour la doctrine de la foi, a été discret et n’a rien fait pour s’opposer. » Très vite, insiste le cardinal Etchegaray, « nous avons associé les diocèses, les Églises locales. Elles ont répondu très positivement. » 

APPEL À UNE TRÊVE MONDIALE ET PRIÈRE POUR LA PAIX

Ensuite, Jean-Paul II clarifia, rassura : « Être ensemble pour prier, et non pas prier ensemble. » En 2002, le cardinal Ratzinger, qui n’était pourtant pas présent à Assise le 27 octobre 1986, ratifia cette démarche (1) : « Assise ne fut pas une autoreprésentation des religions, qui seraient interchangeables entre elles. Il ne s’agissait pas d’affirmer une égalité entre les religions, qui n’existe pas. Ce fut simplement l’expression d’un chemin, d’une recherche, d’un pèlerinage pour la paix et la justice. Ce chemin est pour tous une voie de purification, aussi pour nous les chrétiens. »

Le 4 octobre précédent, fête de saint François d’Assise, Jean-Paul II est à Lyon, sur la colline de Fourvière. Et il lance « un appel pressant et ardent » à toutes les parties en conflit dans le monde « pour qu’elles observent, au moins le 27 octobre, une trêve complète des combats ». Certes, les résultats furent « sporadiques », avoue le cardinal Etchegaray à son biographe, le journaliste Bernard Lecomte (2). Mais la dimension symbolique de la rencontre d’Assise, « pour la paix et la justice », est posée.

Le jour dit, 32 délégations chrétiennes et 28 religions et sagesses non chrétiennes réussiront le pari : venues en pèlerinage commun, chaque communauté, réunie en un lieu, priera pour la paix. Puis toutes appelleront à la paix et à la justice. Certes, ici ou là, dans certains lieux dévolus à des prières non chrétiennes, l’improvisation propre à ce genre d’aventure inédite a pu donner lieu à quelques écarts formels, sur lesquels certains, notamment les lefebvristes, ont pu insister. 

Mais le cardinal Etchegaray se souvient plutôt de ses propres larmes, lorsque de jeunes juifs ont apporté des rameaux d’oliviers aux participants, et en premier lieu aux jeunes musulmans. Et lorsque Jean-Paul II, après le dîner, lui a rappelé l’arc-en-ciel qui, dans la journée, avait illuminé Assise, le cardinal et le pape n’ont pas manqué d’y voir un signe du ciel… L’« esprit d’Assise » était lancé… Vingt-cinq ans plus tard, Benoît XVI va s’attacher à en récolter, à nouveau, les fruits.

(1) Entretien avec la revue italienne « 30 giorni », janvier 2002

(2) « J’ai senti battre le cœur du monde » Fayard, octobre 2007

FRÉDÉRIC MOUNIER (A Rome)

source La Croix 21 octobre 2011